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  • ENTRETIEN ANTOINE BLONDIN - EMMANUEL LEGEARD (1988)

     

     

    ENTRETIEN EMMANUEL LEGEARD - ANTOINE BLONDIN
    [Paris Normandie? (voir note 1) Supplément culturel]
    1988

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    Emmanuel Legeard: Il y a des expressions que vous utilisez comme "le singe imite l'homme", les "lapins-tambours". Vous préférez les hommes ou les bêtes?

     

    Antoine Blondin: J'ai eu un chien. C'était un chien très intelligent, qui détestait les uniformes et les [importuns](2). Il appartenait à la race la plus française: le berger des Pyrénées. C'était le modèle dont Buffon, dont Buffon je crois, s'était servi pour commenter les chiens de berger. Eh bien j'ai découvert avec lui la force de la race. Justement. Parce qu'il était né dans les vestiaires du stade de Lourdes. Je l'ai adopté, et je l'ai emmené à Paris où, fatalement, il est devenu plutôt chien de bar. Ce chien, donc, n'avait jamais vu une vache ou un mouton. Or, quand je suis retourné à Linards, dans la Haute-Vienne... eh bien, à la première vue des ruminants, il s'est mis d'instinct, par un repli d'atavisme, à les rassembler en troupeaux. C'est la vérité.


    Emmanuel Legeard: C'est Konrad Lorenz.


    Antoine Blondin: antoine blondin,littératureC'est Konrad Lorenz... (ici Blondin marque une très longue pause de réflexion:) Konrad Lorenz est un écrivain remarquable... Un grand savant et un grand écrivain. Et, il me semble qu'il réalise l'ambition de Giraudoux, qui voulait qu'on voie l'animal dans sa vérité. Dépouillé des oripeaux de la bête. Mais l'homme est décidément trop bête.


    Emmanuel Legeard: Vous aimez les chiens?


    Antoine Blondin: Je n'étais pas prédisposé, par mon expérience, à aimer les chiens. Surtout à cause du STO. J'étais plus enclin à préférer les bergères allemandes aux bergers allemands. Et puis, j'ai dû me rendre un jour du quai Voltaire à la Sorbonne avec un cabot qui m'avait planté ses crocs dans le mollet droit. Mais il y a des individus chiens comme il y a des individus parmi les hommes. Les roquets ne sont pas spécifiques à l'espèce "chien".


    Emmanuel Legeard [maniant vraisemblablement l'humour à froid](3): Vous ne vous êtes pas vengé sur des chiens innocents des bergers allemands du STO.


    Antoine Blondin: Je me suis vengé sur un feld-maréchal. Parce que, lorsque je fus rapatrié en mai 1945, on m'incorpora en qualité d'interprète. J'étais stationné au château de Berchtesgaden où les Américains avaient pris leurs quartiers. Là, c'était au tout début du mois de mai, on m'a envoyé Kesselring qui venait de se rendre. Il était en uniforme. Très hâbleur, et prétentieux, comme s'il débarquait pour prendre le commandement... (Blondin vide son verre) Bon, qu'est-ce que je disais...


    Emmanuel Legeard: On vous avait confié Kesselring...


    Antoine Blondin: Ah oui. Donc moi, j'étais incompétent comme interprète, ça m'emmerdait. Alors j'ai décidé de joindre l'utile à l'agréable. Au lieu d'emmener Kesselring au bureau, je l'ai emmené dans la douche des [soldats afro-américains](4), au sous-sol, et je l'ai enfermé là, en compagnie d'une bande de [soldats afro-américains] à poil dans une atmosphère d'étuve, avec son uniforme et ses médailles.


    Emmanuel Legeard: C'est une invention de hussard...


    Antoine Blondin: Mais... bon. Ce sont les "hussards" qui sont une invention. Une invention "sartrienne". (Longue pause de réflexion) En ré-a-li-té, l'histoire, c'est mon ami Frémanger, qui s'était lancé dans l'édition, qui avait un seul auteur, c'était Jacques Laurent, et un seul employé, c'était moi. Laurent écrivait, et moi je ficelais les paquets de livres. Donc on se connaissait, on était amis, et d'autre part!... D'autre part, Roger Nimier était mon meilleur ami. Nimier, je le voyais tous les jours. Je l'ai vu tous les jours pendant treize ans. Mais Laurent et Nimier ne se fréquentaient pas du tout. Ils avaient des conceptions très différentes.antoine blondin,littérature


    Emmanuel Legeard: Vous ne vous êtes jamais réunis.


    Antoine Blondin: Une seule fois. On s'est retrouvés rue Marbeuf, au Quirinal, pour déjeuner. On a discuté de vins italiens et de la cuisson des nouilles. Pendant deux heures.


    Emmanuel Legeard: La littérature, c'est un calvaire, pour vous?


    Antoine Blondin: C'est épouvantable. Je ne parle pas de lire, bien entendu. Mais. Ecrire. Je n'écris jamais qu'au dernier instant. C'est une torture qui n'a rien d'exquis. Je commence par être malade. Ensuite j'écris d'un trait, définitivement. Je ne me relis jamais. Mais je n'étais fait que pour écrire, car je le vois bien, je tiens de ma mère qui était, comment dire? un "poète séculier"... mais je crois que je m'efforce surtout de réaliser l'écrivain que mon père portait en lui. D'ailleurs, je sais le voir aussi chez les autres; par exemple, vous, c'est la même chose. On voit bien que vous avez beaucoup de talent, jailli du sol. C'est le miracle de la génétique, c'est pénible et beau à la fois. A cause de ce qu'on attend de vous.


    Emmanuel Legeard: Vous pensez que la littérature française a de l'avenir?


    Antoine Blondin: Je ne sais pas. La modernisation ne me semble pas aller dans ce sens. La télévision fait disparaître beaucoup de choses. Les cafés existent de moins en moins. Quand on va dans un café, ce n'est pas vraiment pour boire. (Pause) C'est pour aller à la rencontre de ses semblables. On ne lit plus tellement non plus. On regarde la télévision. C'est chacun pour soi et la solitude pour tous.

     

     

     

    ======NOTES======

    (1) Je dispose de la coupure de presse de cet entretien sans les bords. Mais étant donné son classement, il ne peut s'agir que d'une interview parue dans le supplément culturel de Paris Normandie en 1988. Toute personne disposant de renseignements plus précis à ce sujet est invitée à me contacter. Merci!

     

    (2) Pour ne pas choquer le lecteur moyen de 2017, dont la compréhension du français a été considérablement appauvrie, et la surréaction pavlovienne à certains mots, constamment travaillée par 50 ans de télévision "contre-culturelle" "engagée", j'ai pris la liberté de remplacer "étranger" par "importun", ce qui est la meilleure façon d'interpréter ce que dit Blondin. La pensée unique ayant définitivement subverti le langage, d'aucuns auraient certainement opéré, en automates préformatés, cette équivalence d'une profonde débilité: "étranger" = "immigré non-blanc". Ce n'est évidemment pas de ça qu'il est question ici.

     

    (3) Tout ce qui est entre crochets a été ajouté ou modifié par nous. Voir supra (2) et infra (4).

     

    (4) Pour ne pas choquer le lecteur moyen de 2017, dont la compréhension du français a été considérablement appauvrie, et la surréaction pavlovienne à certains mots, constamment travaillée par 50 ans de télévision "contre-culturelle" "engagée", j'ai pris la liberté de remplacer "nègres" par "soldats afro-américains". Pour Blondin, "nègre" ne comportait aucune connotation raciste. Jean-Paul Sartre écrivait de même: "Et là, on est resté longtemps à regarder des nègres qui se disputaient sur une petite place." (Sartre, in: Correspondance)